De la fille qui avait décidé de casser son rétroviseur

Un jour, j’étais avec un amoureux, puisqu’il me faut tout vous dire, un qui m’a fait des décennies, un qui avait fini par me connaître, un tant soit peu, moins qu’il ne le croyait, plus que je ne le savais, comme je m’en vais vous l’expliquer. Nous étions en voiture, bloqués dans les embouteillages, donc obligés d’alimenter la conversation.

Je m’adonnais à mon occupation préférée, mater les passants, et rêvasser. Soudain, une petite dame, une vieille bourgeoise, toute de Chanel vêtue a captée mon attention. Mise en pli, manucure, maquillage épais sur visage lifté, et une démarche hésitante qui trahissait son grand âge et ses prothèses de hanche, incompatibles avec ses talons. Elle donnait à voir. Elle était là, conforme à ce que sa vision de sa classe lui imposait de paraître. Sans imagination, sans originalité. Elle me faisait penser à un mensonge bien pensant.

« Si un jour tu me vois commencer à ressembler à ça, dis-je à l’H, dis le moi sans tarder »

« Pas de risque, me dit-il »

Me voilà rassurée

« Mais ainsi, désignant une passante du menton, me semble plus probable »

Je me suis tournée vers la personne en question : une autre vieille dame d’un tout autre genre. Une ménagère à tirette, blouse synthétique à grosses fleurs, aux cheveux oranges, mi-bas lui coupant les mollets, crocs roses aux pieds.

J’ai fait gloups. Me suis tue. Je savais qu’il n’avait pas vraiment tort.

Et puis cette semaine je me suis faite belle en attendant un nouvel amoureux, un auquel je ne demande pas de me comprendre, seulement d’être amoureux. Je me suis regarder dans le miroir, me suis trouvée conforme à mes attentes, et j’ai ri. Mes cheveux arborent des reflets auburns. Ma robe est une blouse à fleurs, avec de grandes poches plaquées sur le devant. JE me suis souvenue de cette journée, de cette anecdote, et me suis dit qu’il n’était pas dans le faux. Mais ma robe est une Agnès b., et je n’ai pas cédé aux crocs …

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De la fille qui s’initiait au crayonnage

C’était ce midi, un mercredi midi, un mercredi comme un autre, un jour qui ne ressemble à rien, le point de bascule d’une semaine qui commence à compter les heures qui la  sépare du week-end.

Personne avec qui manger, pas grave j’avais besoin de marcher, de futile d’utile d’essentiel à ma bonne humeur que je me suis promis de nourrir, d’arriver à faire refleurir.

Dans ces cas là, deux solutions : Monop ou Séphora. Et pas toujours pour acheter, souvent seulement pour voir sentir toucher essayer imaginer. M’imaginer autre plus belle plus jeune. Moi en mieux. Et tester des nouveautés, des produits que l’on nous présente comme magiques, des qui vont nous faire perdre nos kilos nos rides … et assurément notre argent. Mais celle, moi, qui certains jours, les mauvais cela va sans dire, devine un shar pei dans son miroir, parfois succombe à un vernis, que je sais qu’il y a peu de chance que je finisse. Alors je le choisis petit, et participe à la réussite économique de Mavala … Alors je souris, excellent remède contre la ptôse.

Ce mercredi, j’avais une petite idée derrière la tête, coincé entre deux épingles de mon chignon : découvrir les vernis UNE, ceux dont toute la presse ne fait que parler, ne tarit pas d’éloge, ne faisant saliver dès le début de l’année. J’étais donc prête à une petite infidélité, bien décidée même à me laisser tenter. Il faut que je vous avoue, sous les huées de la foule, j’ai été déçue. Ben oui, les couleurs je les ai trouvées moches, ternes, automnales, pas au goût de celle qui n’aspire qu’au printemps, sans doute jolies sur des peaux mates, ce qui n’est pas mon cas. Intérieurement j’ai râlé, rien laissé paraître, j’ai ma fierté, et un vigile au cul ça motive, mais c’est comme si l’on me refusait le paquet de bonbons sur lequel je salivais depuis des jours.

Et puis, houba houba, je me suis trouvée face à face avec Agnès b. Enfin ses produits de maquillage, enfin échappés des pages du magazine CCB. Parce que moi, je n’aime pas acheter par internet encore moi des produits aussi intimes que du khôl ou un rouge à lèvres. Et là j’ai testé longuement (le vigile commençait à s’impatientais et moi à jubiler), les fonds de teins, gloss, le noir à lèvres (là faudrait qu’on m’explique), enfin THE crayon à sourcils. Un trois en un (à plus de 16€ fallait au moins ça) : crayon rétractable, embout mousse poudré et brosse. Parfait. Parfait pour moi qui me doit de réinventer un sourcil, tchernobylisé de naissance. Tout sur la tête, rien sur la face.

Est-il utile de vous dire que je me suis dépêchée de retourner au boulot, sans oublier le passage en caisse et rassurer mon ami vigile, ai fait un détour par les toilettes, suis fait une petite séance dessin dans le miroir. Me suis éloignée, regardée, et constaté que finalement ce n’était pas si difficile d’être heureuse

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Qui a dit que je n’étais pas raisonnable ?

Deux boutiques. Pas plus. Deux boutiques chères, très chères et pas qu’à mon cœur, deux boutiques dans lesquelles entrer me plonge dans le désir. Deux boutiques dans lesquelles je me plais à me reconnaître, qui rajoute à ma petite personne un je ne sais quoi d’élégance sans ostentation, Agnès b. et American Vintage pour ne pas les nommer.

Deux boutiques que récemment je m’en suis allée hanter, innocemment, avec un air de ne pas y toucher. Et dans lesquelles je n’ai effectivement, presque, rien toucher. Par superstition, de peur d’être tentée, de ne pas pouvoir résister. La chair est faible, et la mienne frémit au contact de certains tissus, de leur douceur, de leur volupté.

Evidemment, j’y ai repéré quelques babioles, des T shirts chez l’un, une robe chez l’autre, mais j’ai été forte, j’ai su résister.

J’ai su attendre, je les ai eus !

40%  qui donnent la banane, 50% pour frôler l’orgasme, des rabais qui qui ne sont pas pour déplaire à ma carte bleue, vident mon compte en banque et laissent ma bonne conscience à sa tranquille.  Ne niez pas, ne me dites pas que vous ne connaissez pas le grand frisson du rêve à portée de main, qui va enfin devenir réalité.

Alors, je me suis offert du bleu et du noir, des formes trapèzes géométriques et vaporeuses, des cols V qui dégagent les cous et laissent deviner la poitrine si modeste soit-elle, ce qui tombe plutôt bien (le V, hein, pas la poitrine !) chez American Vintage.

Et puis MA robe, vaguement tablier, au jersey lourd, aux poches profondes, faussement sage avec son boutonnage qui longe le corps de haut en bas, MA coupe, MA préférée que je ne trouve QUE chez Agnès b. Elle ne pouvait être que mienne. Elle m’attendait. Je l’ai eue.

Je n’ai rien essayé, pas envie de me battre, ma taille je la connais, leurs coupes aussi.

Et puis faut que je vous avoue que jamais je n’ai pu résister à un imprimé vaguement liberty. Il me rappelle mon enfance, mon arrière-grand-mère, cette veuve italienne éternelle amoureuse, aux pommettes hautes, au lourd chignon, aux blouses sombres égayées de fleurettes. Je sens son parfum de muguet, je cherche sa voix perdue dans le trou noir de ma mémoire. Elle me manque.

Mais maintenant, je roucoule, je ronronne, je les ai eus, ils sont miens, dès demain je vais les arborer, faire ma fière, me la péter un peu. Et puis oublier, parce qu’après tout, hein nous sommes bien d’accord, l’habit ne fait pas le moine, ni le bonheur, et que tout cela est bien futile, mais sème des paillettes dans nos yeux.

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