C’est pour ton bien

Elle commande des frites il prend du gratin. Elle commande des frites, elle est gourmande. Il prend du gratin parce que c’est sain. Évidemment dit-il, tu commandes des frites, prends donc de la salade, cela te fera du bien. J’aime les frites, dit-elle, je suis au restaurant, je suis ton invitée, et c’est moi qui commande, qui commande des frites, et ne t’impose rien.

La conversation s’éloigne de ces basses contingences, ils l’alimentent, elle se fait légère, agréable même, les plats arrivent, les plats sont servis, les frites sont pour madame (…), les plats sont  posés, ils leur font face. Ils regardent les frites, elle bêtement joyeuse, lui sérieusement inquisiteur. Elle poursuit la conversation, picore ses frites pour ponctuer ses phrases, elle est joyeuse. Il pilonne son assiette d’une fourchette rageuse, il achève son gratin, il a(vait) faim. Elle poursuit son monologue, il ne l’aide pas, elle est joyeuse. Il mate ses frites, elle sent poindre le danger. Il s’avance imperceptiblement, elle accélère sa logorrhée. Une main surgie d’on ne sait où, sans doute du bout de son bras, son bras à lui, fond sur son assiette, son assiette à elle, y fait disparaître une poignée de frites, ses frites à elle, et puis une autre, et une autre encore.

Elle regarde son assiette, à la recherche de ses frites, les quelques rescapées dissimulées dans leur maigre verdure. Elle était joyeuse elle est hébétée maintenant, c’est avec peine qu’elle marmonne, m’enfin, m’enfin si tu voulais des frites fallait t’en commander. Non, non, dit-il, non je ne voulais pas de frites, si je les ai mangées, c’est pour ton bien. Elle voudrait lui expliquer qu’en quelques gestes quelques mots le plaisir est retombé tel un soufflet concocté pour des invités mal-élevés, elle voudrait lui dire que ses frites ont perdu leur saveur et leur innocence, combien ses frites tout à coup sont amères, amères comme les larmes qu’elle retient. Elle se tait, sait ses rires, connait ses mots, ses ne soit pas ridicule, ses tu n’as donc pas d’humour, ses tu devrais me remercier. Elle se tait. Il est déjà trop tard.

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