la traversée

De loin je l’ai vu se saisir de son sac, le lancer sur son dos, l’y arrimer déjà marchant, s’éloignant me laissant tout juste le temps de lui voler ce cliché, que je ne pouvais prendre que de dos. Ne pas le voler, surtout respecter la fuite qui je crois deviner constitue le sens de sa vie.
Homme robuste, sale mais pas crasseux, routier solitaire, sans attache refusant la compagnie  ou celle d’un chien, trace son chemin. Je l’imagine différent et résistant aux nuits froides, à l’indifférence, aux tentations alcoolisées.

Cet autre homme,  je le croise souvent, nos horaires ne sont décalés, les miens fixes, les siens aléatoires, il vit comme bon lui semble ou comme il peut.
Aujourd’hui, au déjeuner je le surprends allongé, semblant assoupi, les yeux clos, le sourire béat, la main affairée dans le pantalon.
Je feins de ne pas voir, tourne à gauche. Sur la bande gazonnée en léger surplomb, une fillette d’une dizaine d’années, accroupie discute avec sa mère assise sur un muret. Nous ne pouvons ignorer ce qu’elle est en train d’effectuer, satisfaire à un besoin élémentaire qui, pour la majorité d’entre nous, demande un maximum d’intimité.

C’est trop, je n’en peux plus, je m’indigne, râle à voix basse
Je m’interroge sur le devenir de cette petite fille, sur ce que lui propose MA société. Ostracisée, ignorée, méprisée, rejetée, hors mendicité point de salut, son avenir est tout tracé.

Je suis choquée, je me révolte, suis déchirée, tirée à hue et à dia, ne sais plus que penser, que faire comment agir. Je n’ai pas de solution, et ne suis pas sûre de poser les bonnes questions.

Alors hier, nous avons voté et fait la fête, dans un fol espoir de liberté, de vivre ensemble dans respect, et lutter contre l’exclusion. Cette fête était celle de nos grands principes, mais eux, ces êtres dont quelques fois j’envie la liberté, ceux qui appartiennent à un monde souterrain, ceux que je côtoie, mais auxquels je ne parle jamais, eux dont le devenir aléatoire, jamais n’apparaît dans les déclarations de nos politiques. Ils ne comptent pas, ils ne votent pas.

Aujourd’hui, je me réveille avec une légère gueule de bois, fatiguée, trop sensible peut-être.

Et je doute.

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4 réflexions au sujet de « la traversée »

  1. C'est pour ce type d'humeur, pour la tarte au citron et la poutargue sur baguette croustillante, pour les descentes sauvages dans les librairies, pour nos mêmes fringues achetées sans savoir, nos discussions jusqu'à pas d'heure,nos fous rires jusqu'au point de côté, pour notre tendance à faire crever les plantes vertes, pour les cerisiers en fleurs….que tu es et demeureras ma soeur jusqu'à ce que ricard avec ou sans glaçon s'ensuive!Mais oui, je continuerai de fumer

  2. Oups ! un message d'une anonyme que je connais.Oui, continue, continue, que je puisse inhaler de la fumée sans culpabilité …… Heu tu as oublié nos balades en vélo … et t'en suis reconnaissante …

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